DES HOT DOGS ET DES NORDIQUES !

Publié: 5 mai 2016 dans Uncategorized

hockey hotdogC’est à Juvénal, de l’Antiquité romaine, qu’on attribue le slogan « Du pain et des jeux » qu’on pourrait traduire en 2016 à Québec par « Des hot dogs et des Nordiques ! ». L’analogie n’est pas incongrue car elle reflète un archétype, un paradigme qui a traversé les siècles et les civilisations. Il est davantage le cri du ventre que celui du coeur ou de l’âme. Il exprime deux des besoins les plus fondamentaux, pour ne pas dire primitifs, de l’homme : se nourrir et s’amuser.

Les médias populaires de Québec nous rebattent souvent les oreilles en opposant la culture au sport. C’est une grave erreur. Les deux sont nécessaires pour le sain équilibre de l’homme. J’ai déjà exprimé dans mes chroniques à la radio mon opposition au support du sport professionnel par nos gouvernements ainsi qu’à celui de la culture dite populaire (chanteurs populaires, cinéastes etc.). Il en est autrement du sport amateur (arénas de quartiers, fédérations sportives, jeux olympiques etc.) qui a besoin de l’état pour se maintenir et se développer, afin d’assurer la bonne forme physique des citoyens tout en leur procurant du plaisir.

À travers cette saga médiatique qui oppose des choses qui ne devraient pas l’être, ou même comparées, j’entends toutes sortes de sornettes, issues surtout de personnes incultes et des commentaires méprisants à l’adresse d’une supposée classe d’« élite » qui se gargariserait d’une culture qui ne serait ni à la portée, ni la tasse de thé d’une autre supposée de « masse ». C’est cette culture que les béotiens appellent d’élite et que moi j’appelle de haut niveau, qui doit être promue et supportée par l’état et le mécénat afin qu’elle survive et se propage.

Quiconque visite un musée, sait que le maintien et le développement des collections et expositions coûtent cher. L’opéra est aussi un art coûteux ne serait-ce que parce que c’est l’art par excellence, le plus complet, car il combine le théâtre, la musique et le chant; – pour les non initiés, disons que la plupart des opéras racontent comment le baryton veut empêcher le ténor de coucher avec la soprano- on n’a qu’à considérer le coût des décors, des costumes, de l’orchestre sans parler de celui des chanteurs, qui touchent cependant un cachet bien inférieur à celui des joueurs de la LNH. J’ouvre le livret de quelque 100 pages que le placier du MET de NY m’a remis quand je suis entré dans le Family circle (le poulailler) à 60$ le siège, pour assister à cette Madama Butterfly et y lis : This production of Madama Butterfly was made possible by a generous and deeply appreciated gift from the Gramma Fisher Foundation, Marshalltown, Iowa et ensuite Additional funding for this production was generously provided by the Rose and Robert Eldeman Foundation and Mr. and Mrs. Paul M. Montrone. Student discount tickets to this performance have been underwritten by the Beverly Sills Fund for Innovative programming. The revival of this production is made possible by a generous gift from American Express Company.

La culture coûte donc très cher et heureusement que le mécénat existe. À Prague, vous  verrez dans les rues des douzaines de jeunes déguisés en Mozart avec costumes et perruques d’époque, qui vous proposent des billets à quelques euros pour les dizaines de concerts de ce soir-là dans les églises et salles de concert de la ville, tandis qu’à Québec, on a pré-vendu des sièges pour quelques milliers de dollars, dans un « amphithéâtre » construit avec les deniers publics et qui devrait, vous promet-on, surtout abriter une équipe de hockey formidable mais encore imaginaire et au chandail bleu.

La culture est nécessaire au développement et au maintien de l’équilibre de l’homme. Elle est cependant difficile à définir. On peut la considérer selon le domaine (peinture, sculpture, théâtre, architecture, littérature, cinéma, musique, opéra) ou le niveau. Par exemple savoir que Jean-Pierre Ferland et Ginette Reno ont chanté ensemble « t’es mon amour d’la tête aux fesses » constitue une connaissance culturelle qui peut enrichir un individu, tandis que savoir que Joseph Haydn a composé plus de 104 symphonies en constitue une autre. Les deux n’ont cependant pas la même valeur. On dit « les goûts ne se discutent pas ». Rien de plus faux. Le bon goût se définit comme la bonne culture et si ça n’existe pas dans un individu, ça peut s’y allumer, ensuite se développer puis enfin fleurir et rayonner. C’est ce qui devrait se faire à l’école à défaut de se faire dans la famille. Mais ça ne se fait pas.

Qu’est-ce qui fait la supériorité de Haydn sur Reno et Ferland en tant qu’élément culturel? C’est simple et même indiscutable. C’est l’universalité de l’élément culturel qui lui confère sa valeur. Pendant que je tape cet article, à Tel Aviv, Tokyo, Copenhague, Berlin et Philadelphie, on joue dans des salles de concert, des symphonies de Beethoven. Ce génie a traversé les frontières de tous les pays civilisés. Il a traversé aussi le temps. Il a donc passé avec un succès flamboyant et indiscutable, l’implacable et double épreuve de l’espace et du temps. Qu’on le veuille ou non c’est comme ça et j’aurais tendance à dire ça finit là! pour fermer le clapet aux relativistes culturels qui vous lancent encore leur « question de goût » pour justifier ou masquer leur propre inculture.

Mais cette culture-là demande à l’origine un effort intellectuel avant d’être apprivoisée, et ensuite assimilée puis enfin dégustée. Elle n’est donc pas populaire, du moins pas au début, mais elle a tout pour le devenir à la condition qu’on veuille bien s’y ouvrir. Verdi ne rentre pas dans le cerveau et le coeur comme Félix Leclerc, Céline Dion ou U2. De l’analyse d’une oeuvre musicale, je m’attends à d’autres phrases que « écoute le beat!, c’est cool! et c’est hot! » – ce qui me semble aussi contradictoire que laconique-. J’ai fait mes devoirs dans les années ’50 au son des Platters et de Paul Anka. Et je les aime encore… ah! nostalgie!, les slows dansés sur le April Love de Pat Boone, c’était la rotule chercheuse, le genou argentin, qui nous faisaient encore davantage désirer le fruit défendu. Mais si je les écoute encore,  c’est plutôt par nostalgie que par goût. Je n’en suis pas pour autant resté bloqué là. Pourquoi alors des adultes de 40 ans, dont certains, animateurs de radio, écoutent-ils et se délectent-ils encore des boums boums primitifs qu’on entend dans un centre social d’école secondaire pour élèves « en difficulté » ? Pourquoi n’ont-ils pas encore dépassé le niveau esthétique du stade 01 en matière de culture musicale?

Je me rappelle de ce professeur de secondaire qui apportait son tourne-disques en classe les vendredis après-midis pour nous faire apprécier le baroque Bach, le classique Mozart ou le romantique Brahms. Il nous expliquait pourquoi Mozart, dès les toutes premières mesures, faisait traîner longuement les archets des violoncellistes et contrebassistes sur leurs graves et lugubres cordes après que les autres instruments se soient tus, dans son ouverture de Don Giovanni: d’entrée de jeu, Mozart veut nous faire pressentir que, malgré les bouffonneries de son héros au premier acte,  « ça va mal finir!.. ». Cinquante ans plus tard, quand j’ai visité ce magnifique petit théâtre à Prague où Mozart avait lancé son chef-d’oeuvre quelque 200 ans plus tôt, j’ai eu une pensée émue pour ce professeur, qui, avec mon père et quelques autres, ont contribué à me faire aimer le « beau », bref à me rendre un peu moins abruti. Et chaque fois que je sors du Palais Montcalm ,du Metropolitan Opera ou du Louvre , je ressens une vive satisfaction certes, mais je me sens aussi un peu moins niaiseux.

À ceux qui croient encore que ça n’est qu’une question de goût, et qui sont certains de ne pas aimer « ça » je conseille d’aller s’acheter, ou d’emprunter, un CD de musique classique, de relaxer dans leur fauteuil en l’écoutant, et à défaut d’avoir un professeur de secondaire mélomane à leur côté pour leur expliquer « pourquoi c’est beau », de lire simplement le livret ou la pochette décrivant l’oeuvre. Je vous garantis que vous y éprouverez un grand plaisir et vous vous sentirez comme moi, à chaque fois un peu moins abruti, un peu plus grand, et surtout, vous aurez le goût d’aller ensuite un peu plus loin. Un Homme c’est ça et la Culture c’est ça aussi, et surtout pas autre chose.

commentaires
  1. Michel Lafontaine dit :

    Bonjour monsieur Duberger

    J’ai bien aimé votre synthèse des histoires d’opéra où le baryton veut empêcher le ténor de coucher avec la soprano. Une autre blague que j’aime bien est que l’opéra est la seule activité humaine où un individu qui vient de se faire planter un poignard dans le dos se met subitement à chanter.

    Ceci étant dit, ma femme et moi revenons de Sydney où nous avons pu assister à une représentation de Turandot joué en plein air par Handa Opera; il y a 2 ans nous avions pu assister à Carmen. Un pur délice avec comme seul problème une vue épouvantable sur les laideurs de l’Opera House, du Harbour Bridge et du reste de la baie de Sydney!

    Salutations

    Michel Lafontaine

  2. Gilles Lemieux dit :

    Et vlan! Il faut que ça se dise et se redise. Au secondaire et au tertiaire.

  3. mangemarais dit :

    Très bon Tonton, 100% d’accord avec toi, je passe te voir bientôt!

    Date: Thu, 5 May 2016 11:58:41 +0000 To: richardmangemarais@hotmail.com

  4. Enid bertrand dit :

    La notion de culture et de goût est difficile à discuter, et je trouve que vous n’ etayez pas suffisamment votre point-de-vue.
    Il faudrait peut-être considérer qu’ une œuvre importante doit d’ abord être écrite par quelqu’ un qui a appronfondi une connaissance artistique. On peut supposer que quelqu’ un d’ intelligent, de créatif, de persistant et d’ assidu, créera des oeuvres qui nous étonneront…de la même façon qu’ un ebeniste, un maçon ou un sculpteur ayant eu le même cheminement, créeront des oeuvres inoubliables.

  5. Paul S. dit :

    L’Art a un pouvoir de transcendance que les passe-temps “événementiels” ne peuvent pas procurer.

    Combien de spectateurs ont la larme à l’œil après un tonitruant “il lance et compte” ?

    Voici une petite personne qui a cet effet sur son auditoire :

    L’Art, aurai-t-il la capacité de mettre les âmes au diapason ?

  6. La Chaud-Chisse Snyder dit... dit :

    Y’en aura pas de hockey!!!
    Chus-tu assez clair, chie-boire!! ROOOAAT!

  7. Alain Girard dit :

    Une excellente analyse avec laquelle je suis entièrement d’accord. J’ajouterais que la culture populaire, dans son ensemble, est une culture qui nourrit l’autre, c’est souvent sa matière première mais, elle demande à être transformée.

    Pour le financement de la culture, pas de secret, les gouvernements favorisent les gladiateurs et leurs managers, <a influence pas mal plus de «voteurs» LOL !

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