Loi, morale collective et liberté

Publié: 9 avril 2011 dans Uncategorized

Une compagnie de théâtre de Montréal offre un contrat de comédien à un artiste européen qui a tué sa conjointe à coups de poings. Une commission scolaire congédie une secrétaire qui a tourné dans un film porno. Le premier a commis un crime tandis que la deuxième, aucun. Il s’agit donc de deux situations juridiquement très différentes. Notez que j’évite soigneusement des termes comme «sordide » pour le premier ou « innocente » pour la deuxième, si l’on veut que ça demeure strictement des faits. Voilà donc pour les faits.

Qu’en est-il de l’interprétation de ces faits par nos lois canadiennes et surtout, par les morales collective et individuelle des Québécois? La question serait vite réglée si les deux faits s’étaient déroulés chez nos voisins du Sud. Aucune personne avec un dossier criminel ne peut y entrer et le pardon accordé si facilement à Bill Clinton garantirait la quiétude à la secrétaire. Mais nos lois sont différentes de celles des Américains de sorte qu’un criminel étranger ayant purgé sa sentence, peut venir chez-nous, et même y travailler. En est-il pour autant quitte avec la société qui l’ « accueille »? Et la secrétaire qui tourne un film porno pendant ses weekends sans contrevenir à aucune loi, est-elle accueillie avec bienveillance par les parents et les enseignants de son école? Poser ces deux questions au Québec, c’est y répondre.

La loi de tout pays démocratique condamne et punit le meurtre. La morale, qu’elle soit personnelle ou collective, érige cependant un tribunal supplémentaire auquel personne ne peut se soustraire, même celui qui a purgé sa peine. C’est le jugement perpétuel du peuple qui ajoute sa chape morale en plus de celle juridique qui a déjà été posée sur les épaules du criminel qui sort de prison. Or si le jugement de la cour est basé  sur l’acte lui-même et ses conséquences, celui du peuple repose davantage sur les circonstances et il est toujours chargé d’émotion, souvent irrationnel. Le criminel sera alors moralement jugé et condamné d’autant plus sévèrement que les circonstances dans lesquelles il a commis son crime sont « sordides, répugnantes, révoltantes, sauvages etc… » nonobstant les conséquences. Un sale pédophile qui a abusé de sa fille sera tabassé par les mêmes codétenus qui encenseront  le Robin des Bois de la cellule voisine qui aura réussi à voler 10 millions de dollars à ce sale fisc. L’indignation exprimée publiquement devant les crimes scabreux avec tant de véhémence, par certains animateurs ou chroniqueurs dans les médias, me porte à me demander si eux-mêmes ne voudraient pas occulter ainsi certains de leurs propres comportements, attitudes ou tendances à caractère moral douteux.  Autrement dit, y aurait-t-il en 2011 des cafards de studios, des postillons  de microphones comme on avait jadis des punaises de sacristie, des grenouilles de bénitiers?

La loi offre à la collectivité un cadre juridique idéalement objectif qui la protège. La morale, qui est par nature subjective, doit demeurer une question personnelle; idéalement elle ne devrait jamais devenir collective. Si elle y dérive, il faut alors se poser la question suivante: Si une majorité – ou souvent une minorité, comme les lobbys- de citoyens sont choqués par une situation qui pose un problème moral, n’y a-t-il pas lieu de l’encadrer par une loi? C’est ce qui a mené , à tort ou à raison, à nos lois sur le contrôle des armes à feu,  le mariage gay,  l’avortement, la peine de mort etc… et on peut en espérer -ou au contraire en craindre- autant dans l’avenir sur la prostitution, l’adoption par des couples gays, les symboles religieux ostentatoires dans les cours de récréation, ou le suicide assisté. Comme je l’ai déjà exprimé dans des billets précédents, plus une société est formée d’individus immatures, plus il lui faut un grand nombre de lois pour encadrer ses gestes, ses décisions. J’ai déjà aussi dit que je tolère mal qu’une loi me dicte si je dois être ou non indigné par un niqab ou un foulard islamique, une prière, un crucifix ou une statue du Sacré-Coeur, une cathédrale ou un Requiem -prière on ne peut plus chrétienne- de Verdi  présenté publiquement et heureusement de façon admirablement ostentatoire! par l’OSM et son chef Jean Tremblay Nagano au Festival de Lanaudière.

C’est donc au citoyen de décider lui-même si son fils continuera de fréquenter l’école où travaille la secrétaire aux moeurs jugées trop légères par la commission scolaire. Et puisque la loi permet au criminel étranger « repenti » d’entrer au Canada, ce même citoyen décidera s’il assistera ou non à cette pièce de théâtre. S’il y assiste, c’est à lui de décider encore s’il applaudira le talent et seulement le talent de ce comédien, ou s’il le chahutera ou lancera des tomates, non plus au comédien, mais à « cette charogne » , et dans ce dernier cas, il saura alors qu’il risque d’être lui-même arrêté et incarcéré. Mais il peut s’éviter bien des désagréments en demandant à son pays de calquer ses lois d’immigration sur celles de nos voisins. Les élections fédérales servent entre autres choses à cela. Et il s’évitera aussi bien des frais juridiques inutiles (Cour suprême à l’horizon…) en ré-intégrant cette secrétaire à son poste. Un autre signe d’immaturité d’une société est donc son recours abusif aux tribunaux pour régler de simples problèmes.

J’ai toujours placé la morale au-dessus des lois. J’ai pourtant déchiré ma carte de membre d’un syndicat qui me demandait de désobéir à la loi. Je n’ai réintégré ce syndicat qu’au bout de 3 ans, au moment où il se dotait du code d’éthique que je réclamais.

Il revient  à chaque citoyen de décider de la morale qui doit guider ses gestes ou décisions qui ne sont pas (pas encore heureusement !) encadrés par des lois. Pour un astronaute ou un parachutiste, le vide c’est la liberté. Comme eux, j’adore le vide, surtout quand il est juridique, car c’est aussi ça la liberté.

commentaires
  1. Isabelle Robillard dit :

    Vraiment très bon le rapprochement entre ces 2 événements qui ont marqué la semaine!

    C’est vrai. Au fond, c’est une affaire de morale dans les 2 cas.

    Pour ma part, disons que le dramaturge aura tiré un peu trop sur l’élastique de l’audace. Mais il est vrai qu’à la fin, on avait le choix d’y aller ou pas à cette fameuse pièce.

  2. […] Loi, morale collective et liberté | Le blogue de Reynald Du Berger […]

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