MA RÉFORME DE L’ÉDUCATION

Publié: 8 septembre 2016 dans Uncategorized

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2- L’élève (ou l’ami) et le sens de l’effort

5 septembre 1950. J’ai 5 ans et je marche tout seul  vers l’école pour mon premier jour de classe. Les autobus scolaires n’ayant pas encore été inventés, tous les écoliers marchent jusqu’à leur école. Nous sommes accueillis dans la « grande salle », par la sœur Ste Hermine, la directrice de l’école qui est aussi un couvent. On lui a confié l’instruction de jeunes garçons et filles de la première à la douzième année ainsi que la formation des jeunes religieuses de Ste Chrétienne, la relève. C’est aussi le nom de mon école, l’Académie Ste Chrétienne, une belle école toute neuve, dont les classes sentent encore la peinture fraîche , inaugurée deux semaines plus tôt par Maurice Duplessis. Mes parents étaient présents à la cérémonie d’inauguration – qui était doublée d’une cérémonie de bénédiction- en compagnie de notables, de journalistes, du maire et évidemment de plusieurs représentants du clergé. Cela sentait la serge et l’eau bénite.

Nous étions une trentaine d’élèves par classe, garçons et filles, mélangés en quinconce. Je ne me rappelle plus du discours de bienvenue de la sœur Ste Hermine, mais me rappelle très bien de son « costume »… tout noir, avec comme une cheminée sur la tête, un long chapelet aux grosses boules de bois noires qui pendouillait de sa ceinture. Elle avait au moins deux mentons et portait une paire de petites lunettes aux verres ronds cerclés de métal blanc, qui achevait d’assurer la sévérité et le sérieux de son message dont l’essentiel devait être « vous êtes ici pour apprendre … et ceux qui ne suivront pas les règles.. ». Le message était sans équivoque. Nous étions donc des élèves et la mission de la directrice et de ses maîtresses était de nous instruire, de nous apprendre à lire, écrire, compter…et prier.

Qu’en est-il en 2016? Y a-t-il encore des élèves? Non! Ils sont aujourd’hui tous des amis. Dès l’âge de 6 ans, on les prépare à accueillir leurs futurs amis faceook. La maîtresse n’est plus une maîtresse mais une enseignante ou un professeur des écoles comme on dit en France. Elle est bien sûr une amie, car le mot rassure les petits. J’étais un jour dans une classe de première année avec de belles collections d’échantillons de roches et minéraux. Les enfants me bombardaient de questions. Un petit dit alors à l’enseignante « J’connais ton chum Julie! Y reste dans même rue qu’moé! » . J’ai peine à dissimuler ma gène devant une franchise exprimée avec autant d’audace et de spontanéité mais avec si peu de pudeur. Ce sont les amis de 2016 auxquels on devra pendant au moins douze ans, tenter d’enseigner le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, etc… ces matières essentielles pour fabriquer un adulte à partir d’un enfant.

Quelques années plus tard, je retrouvais les mêmes jeunes mais en secondaire 2. Leur enseignante m’avait demandé une conférence sur les tremblements de terre – comme  j’en fais souvent- dans leur école secondaire de Jonquière.  C’était dans le cadre d’une demi-journée organisée  afin de donner le goût aux jeunes de faire de la science et leur faire connaître quelques professions scientifiques, dont celle d’ingénieur et de  sismologue. Nous étions une demi-douzaine de professionnels à parler de sujets divers de la  mycologie à l’ornithologie en passant par la physiothérapie.

Les élèves  avaient choisi leur atelier à l’avance et se présentaient au local correspondant à leur choix. Je suis ravi d’apprendre que mon atelier est le plus populaire. Le professeur est une ravissante jeune  diplômée en enseignement des mathématiques de l’UQAC que j’ai déjà eue comme élève en géologie. Elle contrôle les  présences à l’entrée et m’explique que les élèves auront à faire un travail  suite à mon exposé, « pour les motiver » me précise-t-elle. En réalité il s’agissait d’un moyen de pression afin de s’assurer de leur présence et les forcer à un peu d’attention. Elle me dit que j’ai jusqu’à 11h30. Au début, je leur explique  qui je suis, ce que je fais dans la vie et leur écris au tableau mon email au cas où certains auraient des questions dans le cadre du travail qu’ils auront à faire. Je  passe mes deux carousels de diapos (c’était avant power point) en accélérant à la fin afin de finir  dans le délai qui m’était imparti. Je termine à 11h25 et leur demande s’il y a des questions. On aurait entendu une mouche voler. L’enseignante insiste: « pas  de questions? »… Je lui demande « mais pourquoi ils restent assis comme  ça »?  « Ils attendent la cloche » me répond-elle. On attend … puis soudain on  entend un carillon et c’est la débandade. Quand le gros du troupeau est  passé, une élève s’avance vers moi et me demande timidement  » ça prend-tu  des longues études pour faire ce que vous faites? »  Je lui demande alors pourquoi elle n’a pas posé sa question avant et elle me répond « Je voulais pas paraître trop nerd »

Le dimanche soir suivant vers 21h, je reçois cet email d’un certain Kevin qui m’écrit « Salut vous êtes venu donner une conférence sur les tremblements de terre à mon école jeudi matin et j’aimerais savoir quel est le plus gros tremblements de terre de toute l’histoire. Si possible répondez moi vite
voici mon adresse email … »

Je lui réponds que c’est probablement celui du Chili de 1960 avec une magnitude de 9,5. Je lui donne deux liens sur le net à partir desquels il pourra amorcer sa recherche.

À 22h il rapplique: « oui mais j’aimerais avoir un peu plus d’information, un court texte si vous en avez un, merci encore »

Kevin  voulait « un court texte ». Il avait probablement passé le weekend au sous-sol avec sa copine ou devant sa console vidéo et se trouvait pris de court en ce dimanche soir devant le travail, le « court texte »  qu’il devait produire pour le lendemain matin à 8h. Je me suis bien gardé de lui faire la leçon, c’était l’affaire de ses profs et de ses parents.

Mon père aurait dit  « Il a le cordon du coeur qui traîne dans la marde ».Autrement dit, il est paresseux,  il veut du tout cuit. Kevin n’a pas le goût de l’effort. C’est sa faute, mais aussi celle de la pédagogie, des méthodes, de la « réforme », de l’école, des profs et des parents. Dans cette combinaison complexe d’influences, on a presque complètement  évacué la notion de l’effort nécessaire pour atteindre le but. Combien de jeunes se proposent spontanément pour faire la vaisselle, tondre le gazon, sans demander d’être payé? On dit aussi qu’ « ils ont un poil dans la main ».

L’enseignante m’avait parlé  de motivation. Comment alors motive-t-on  un jeune pour lui faire apprendre la règle des sinus ou l’accord du participe passé? Pas besoin d’effort pour absorber U2 ou Metallica, ça rentre tout seul, car ça rentre fort à coups de décibels. Mais Beethoven ou Mozart ça demande d’abord un effort intellectuel avant de pouvoir être dégusté sans effort. Il n’y a pas de formule pédagogique magique pour ça, pas plus que pour les sinus et le participe passé. Il faut se creuser les méninges, se forcer le ciboulot. C’est la seule recette qui tienne. C’est celle qui a fait défaut et qui est la cause principale de l’échec lamentable de la « réforme ». Nos jeunes ont besoin de maîtres, pas de motivateurs! Entretemps, ils continuent d’attendre la cloche avec le cordon du coeur qui traîne dans la marde.

commentaires
  1. Jean Leclerc dit :

    …et on appends que dans certaines écoles…il n’y aura plus de devoirs!

  2. Paul S. dit :

    Une vedette instantanée, issue d’une téléréalité, est plus adulée qu’un artiste ayant fait le parcours complet d’apprentissage de son art.
    Alors pourquoi se forcer …
    Soyons efficaces !

  3. Serge Bilodeau dit :

    J`ai eu une discussion avec un couple d`amis ce soir sur ce sujet; on a voulu tellement leur facilité tout ; que l`on a crée une génération que tout leur est du ; tout doit être facile et sans effort.
    On a peut être voulu compenser par le peu de ressource que l`on a eu quand nous étions des jeunes.
    Peut être l`échelle de valeur devrait être repensé et que le mot austérité n`a pas la même signification de ce que l`on vécu !!

  4. Serge Bilodeau dit :

    Cette discussion a été faite en soirée avec un couple de bons amis avant de lire ton blog.
    On a voulu compensé avec la nouvelle génération le peu de ressources que l `on avait et on a crée une génération d`Enfants Roi qui ont eu beaucoup d`acquis que nous n`avions pas et ceux ci pensaient que cela venait avec peu ou sans efforts , c`est une base de départ que nous leur avons fournis et qui pour eux c`est normale.
    Nous savons que quand on débuté dans la vie active (travail) on a du travaillé pour acquérir promotion dans notre carrière et que rien dans la vrai vie n`est donné.

  5. James C. dit :

    Vers la même époque que la vôtre, de la 2e à la 6e année, je suis allé pensionnaire chez les sœurs. Elles nous faisaient faire la prière à chaque jour (on priait pour la conversion de la Russie et les petits chinois en récitant le chapelet), on avait la messe aussi au moins deux à trois fois semaine, en plus de la confession à tous les vendredis (on sait que les enfants sont tous en état de péchés véniels ou mortels). Était-ce mieux? Oui pour certains, non pour d’autres. Avec le recul, ce n’était pas ce qu’il me fallait.

    La pédagogie était principalement du par cœur. Je sais que si nous ne savons pas nos tables de multiplication, ça va aller mal plus tard. Des coups de règle sur les doigts, des taloches derrière la tête, du tirage d’oreilles aux plus tannants, des humiliations devant les autres élèves, le regard sévère de la religieuse, c’était ça une meilleure éducation? Sûrement pas.

    À ma première année, dans une école de village, beau temps mauvais temps, chaud ou froid, je marchais seul jusqu’à l’école, de l’autre côté de la rivière en passant par le pont des trains contre l’avis parental (une aberration aujourd’hui) . Dans la même classe, il y avait trois niveaux: 1ere-2e-3e année. C’est comme ça qu’on apprend?

    Alors, c’était mieux dans le temps? Pas sûr!!! J’aime mieux voir les élèves avoir un transport plus sûr, se tenir ensemble, être plus allumés, etc…! Autres temps, autres mœurs. Mais le respect doit se faire partout: profs, élèves, parents. Et ça, c’est pas évident parfois. Et la technologie est là pour rester, n’en déplaise à certains. Je crois qu’au lieu d’avoir un gros sac d’école lourd et encombrant, chaque élève devrait avoir une tablette qui contiendrait tout: livres de classe, cahiers de devoir, leçons, tout, tout, tout… À l’usage le coût serait amorti avec les années, et le ministère devrait en défrayer le coût d’achat. Ensuite, les parents ou la commission scolaire paieraient les livres et tout ce qui est dans la tablette. Imaginons, une petite tablette au lieu de tous ces livres encombrants et lourds. Ah! Je sais, nos pauvres petits ne sauraient plus écrire à la main. Je prédis que l’écriture manuelle va disparaitre dans un avenir plus ou moins lointain. Au moins, tout le monde sera lisible.

    • Reynald Du Berger dit :

      En résumé, vous n’avez pas la nostalgie du passé, mais déplorez comme moi, que le pendule soit allé trop loin dans l’autre sens. Il faut le ramener au centre. Je n’ai pas souffert de l’omniprésence de la religion dans l’enseignement de mon enfance, ni des coups de règles – j’ai échappé à la strappe-. Pardonnez mon ironie à propos de tirage d’oreilles, c’est probablement à cause de cela que nous avions tous les oreilles décollées à cet âge. J’ai aussi subi les regards sévères des religieuses et l’humiliation, mais faut croire que j’ai une bonne résilience, car je n’en garde ni amertume, ni rancune. C’est grâce à ces valeureux religieux et religieuses, bannis de France par la loi Combes de 1905 (l’état prenait possession de tous leurs biens et leur interdisait de soigner et d’enseigner) , qui sont venus fonder des communautés ici, soigner des malades, écrire des manuels scolaires que j’ai été soigné et surtout, instruit. Jamais je ne l’oublierai.

      « Dans la même classe, il y avait trois niveaux: 1ere-2e-3e année. C’est comme ça qu’on apprend? » avez-vous vu le film superbe tourné en France avec un vrai prof et de vrais enfants? OUI monsieur, c’est comme ça qu’on apprend! Allez voir ce film.. « être et avoir » http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19428275&cfilm=35962.html

      « J’aime mieux voir les élèves avoir un transport plus sûr, se tenir ensemble, être plus allumés, etc…! » Pour être « allumés » ça ils le sont… allez les voir s’allumer, en attendant leur bus scolaire vers 15h (17h ça serait trop cruel pour ces petits gâtés) dans la cour de l’école en allumant leur petit joint que les pushers de l’école viennent de leur vendre.

      Pour la technologie, on en reparlera, j’ai un projet de billet là-dessus. Le tableau et la craie, ça vous dit quelque-chose? l’ardoise? le boulier compteur? ce sont des instruments de torture ?

      Merci pour votre commentaire, mais je ne partage pas votre rejet du passé scolaire québécois. J’en ai plutôt la nostalgie.

      • James C. dit :

        Avoir et être, mes deux bêtes en français avec les participes passés. surtout que mes origines sont plus anglophones que francophones. Conjugaisons ardues, grammaire, calcul, OUACH!!!

        J’ai pas juste des mauvais souvenirs de l’époque. Ces religieuses m’ont inculqué des valeurs humaines qui me servent encore aujourd’hui, plus que les conjugaisons. Elles m’ont éveillé à l’empathie, à la curiosité, à l’honnêteté. Ces femmes devaient avoir une grande patience pour mettre un peu de discipline dans ce groupe d’enfants parfois turbulents. Je me souviens de la salle et de la courre de récréation. Une soixantaine d’enfants à surveiller. Des yeux tout le tour de la tête. On avait quand même une certaine liberté de jeux, qui parfois tournaient en bousculades assez dures. Des batailles d’enfants. Et la bonne sœur y mettait fin d’une manière sans réplique. Quand on avait de la peine, elles nous prenaient souvent dans leurs bras et nous consolaient. Quand on tombait malade, elles nous soignaient. Dans le fond, elles étaient des mères en religion.

        Pas juste de mauvais souvenirs.

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